27 septembre 2019 de 14h30 à 18h

Débat et dédicace

Sans titre

Publicités

Marie, la mère, se dresse, majestueuse, au cœur de Paris

Extrait de Parisiennes, 2011, réédition 2017, à propos de Notre-Dame-de-Paris

France 24Chaque jour, des flux de touristes convergent du monde entier vers Notre-Dame de Paris. Foulant le sol fortement usé par endroits, ils viennent la saluer, elle, Dame maîtresse des lieux, terrestre et douloureuse, mère de Jésus-Christ.
Les badauds de tous âges suivent ainsi les multitudes de générations venues s’agenouiller en son arche depuis près de mille ans. Et c’est toute l’histoire de l’Occident chrétien qui resurgit soudain et se déverse par les gargouilles chantées sur tous les tons. La Dame de pierre conserve en chaque recoin la mémoire des souffrances, des soubresauts et des polémiques de l’histoire de Paris et de la France.
Combien a-t-il fallu de blessés et de morts pour parachever son édifi cation ? Les messes, quant à elles, se comptent par milliers. Les enterrements des hauts dignitaires, et même des artistes, se sont succédé sous son oeil impassible. Elle est restée digne en toute occasion, ne cillant point devant la ferveur et les larmes de ses admirateurs.
Les poètes et les écrivains n’ont jamais cessé de la célébrer. Les plus grands artistes de toutes les époques ont cherché à y inscrire leur empreinte de dérisoire éternité depuis la pose de la première pierre en l’an 1163.
En cette période d’essor urbain, le monde occidental ne se remet toujours pas de l’échec de la deuxième croisade en 1149. À l’initiative du roi Louis VII, la majestueuse s’épanouira comme un phare, inaugurant dans le même temps le « temps des cathédrales », la centralisation de la France, l’évangélisation complète du royaume, la fin de Lutèce et le point zéro de Paris métropole.
Marie, mère de Jésus-Christ, fils de Dieu, devient à la fois l’édifice et le programme d’éducation de l’Église. Elle est la maîtresse de maison du sanctuaire, le modèle absolu pour toute femme : évanescente, pure parce que vierge, femme parce que mère, douloureuse et digne en toutes circonstances, même lorsque l’ange Gabriel lui annonce dans le même temps sa maternité et la mort annoncée de sa progéniture.
Le récit de sa vie depuis l’Annonciation – à l’extérieur et à l’intérieur du bâtiment – se mêle à celui de toutes les femmes qui l’ont précédée depuis la Genèse et de tous les prophètes de l’Ancien Testament.
Elle est la mère de tous les vivants par la grâce, tandis qu’Ève est considérée comme la mère de tous les mourants par la nature. Ainsi, de sa pudique hauteur, la Vierge – comme on la désigne désormais, délaissant le prénom de Marie – piétine résolument le péché originel, représenté par un buste de femme à la queue de serpent, les cheveux
dénoués, aguichante, dépravée.
Toujours plus vierge, toujours plus pure. Certains théologiens du XIIe siècle iront jusqu’à affirmer qu’elle resta « intacte » pendant et après l’accouchement.
Elle est la Dame des dames, mère absolue, domicile et secours de toutes les souffrances du monde, mais qui échappe à la punition promise à la première femme, celle de l’épreuve d’un accouchement sanglant et laborieux.
Et tandis que s’étalent dans les peintures des cathédrales les traînées carmin de la Crucifixion, carnation rouge de l’héroïsme masculin, et que les dévots se recueillent chaque semaine en trempant leurs lèvres dans la coupe de l’eucharistie, le sang issu du corps féminin devient définitivement synonyme de souillure et d’impureté.

« Il est temps que les femmes réclament leur juste représentation dans l’espace public »

 17 juillet 2018

Par Lauren Elkin, auteure de « Flâneuse »
Lauren Elkin

En se promenant dans les rues de notre belle capitale, il suffit de regarder autour de soi pour constater un vrai décalage entre les êtres vivants – des hommes et des femmes – et les sculptures en bronze ou marbre : uniquement, ou presque, des hommes. Où sont les statues de femmes à Paris ?

Il y en a quelques-unes, parfois très connues, comme celles de Jeanne d’Arc, à la lourde signification politique. Et d’autres : un buste à poitrine plantureuse de Dalida à Montmartre et une Edith Piaf suppliante dans le 20e, sur les places qui portent leur nom. Marie Curie (avec son mari bien sûr) dans le 5e, près de la Fondation Curie. George Sand au jardin du Luxembourg, dans une jolie robe de femme, et non le costume d’homme, tenue qu’elle préférait. Maria Deraismes, seule femme ouvertement militante féministe dans le groupe, au square des Epinettes dans le 17e. Sarah Bernhardt est bien nichée place du Général-Catroux, également dans le 17e. Il y a une mini-stèle dédiée à la harpiste Lily Laskine au square Sainte-Odile, dans le même arrondissement, tandis que l’aviatrice Maryse Bastié a sa stèle au square Carlo-Sarrabezolles dans le 15e, près du tramway T3. Tout cela semble un peu périphérique.

A Londres, des mesures ont été prises pour remédier à ce problème. Le 24 avril, un bronze de la suffragette Millicent Fawcett a été inauguré devant le Parlement. Ce projet a été financé par le gouvernement, après le lancement d’une pétition en ligne par la militante féministe Caroline Criado-Perez qui a recueilli 84 000 signatures. Des femmes de pouvoir sont venues en nombre à la cérémonie – la première ministre, Theresa May, l’évêque de Gloucester, Rachel Treweek, la première femme commissaire du London Fire Brigade, Dany Cotton – afin d’y être vues dans leurs uniformes et de prendre des selfies.

« Partout, le courage appelle au courage »

La créatrice de la statue, l’artiste Gillian Wearing, est connue pour une série de photographies sur lesquelles des Londoniens expriment leurs pensées inavouables sur des pancartes : « Je suis désespéré », lit-on entre les mains d’un banquier de la City ; « Je déteste ce monde ! », a écrit une jeune fille portant une veste en jean. Gillian Wearing s’est inspirée de cette œuvre pour compléter la statue de Millicent Fawcett : « Partout, le courage appelle au courage » est écrit sur une bannière entre ses deux mains de bronze.

C’est la première statue d’une femme à Parliament Square ; les autres sont des hommes d’Etat, comme Winston Churchill, Benjamin Disraeli ou Nelson Mandela. Mais l’absence de statues de femmes à Londres ne se résume pas à ce lieu de pouvoir. Dans cette ville, la plupart des monuments dédiés aux femmes représentent des personnages de l’histoire qui ont été reines, saintes ou nymphes. Quatre-vingts, pour être précis, sur un total de 828 statues dans la ville.

Comme l’a remarqué la députée anglaise Sarah Champion lors de l’inauguration de la statue de Millicent Fawcett : « Le manque de femmes dans l’art public ne peut être compris que comme l’incarnation du fait que nous n’arrivons pas à respecter et reconnaître les réussites des femmes dans notre société. »

L’absence de statues de femmes est frappante

Une femme dirige notre ville, Paris, pour la première fois. Il est donc temps que les femmes réclament leur juste représentation dans l’espace public, et que cela prenne une forme concrète. L’absence de statues de femmes est frappante, alors qu’on déborde de modèles à admirer. Dalida et Edith Piaf, soit. Et Olympe de Gouges ? Louise Michel ? Marguerite Durand ? Simone Veil ?

Madame la maire est certainement au fait de ce problème. Dans une préface au livre de l’historienne Malka Marcovich, Parisiennes : ces femmes qui ont inspiré les rues de Paris (Balland, 2017), Anne Hidalgo assure ses lecteurs et lectrices qu’« il n’est pas un Conseil de Paris où je ne rappelle l’impérieuse nécessité de rendre hommage à celles qui ont marqué Paris, la France ou le monde ». Elle note que, « de 2001 à 2011, soixante-treize rues et bâtiments publics ont pris le nom de femmes qui méritaient un hommage de notre ville et d’en influencer la vie. Durant ces six dernières années, près d’une centaine de noms féminins ont été attribués à des places, des jardins ou des rues de Paris. Mais il reste bien sûr beaucoup à faire puisque, sur environ 6 000 rues à Paris, 4 000 portent des noms masculins et seulement 300 des noms féminins… » Continuer à lire … « « Il est temps que les femmes réclament leur juste représentation dans l’espace public » »

Conclusion : « Bonheur dans la Civilisation »

L’un des tout premiers clichés panoramiques de la capitale avec vue sur la rive gauche et le quai de Conti en 1840 : http://www.pariszigzag.fr

Un sentiment de vertige nous prend lorsque, tout en remontant l’histoire de la ville, nous tentons de nous représente son ave­nir. De Lutèce la fluviale au Grand Paris de demain… que de chemin parcouru ! Un tourbillon d’impressions contradictoires nous submerge. L’imaginaire de la ville se construit de représentations – souvent nos­talgiques – qui prétendent avoir miraculeusement traversé le temps. Les visions futures ne sont pas non plus vierges d’idéologies, qui dépassent largement la question de l’urbanisme.

Dans ce contexte, entre malaise et bonheur dans la civilisation, la ville se remodèle, se transforme au gré des générations. Vaillante, elle sait oublier les traumatismes, les destructions dues aux guerres, aux inondations, aux incendies, aux révolutions… Les vestiges antiques resurgissent au hasard des constructions dans les déblais des fondations de nouveaux bâtiments. Lors de la démolition d’un immeuble, des pans de papiers peints, des carreaux de salle de bains nous transforment en voyeurs de l’intimité d’un foyer parisien. Temps équilibre, en attente… la ville est funambule sur qui se gravent nos destins.

Paris ville escargot, ville circulaire aux enceintes et aux mémoires qui effacent les précédentes, ville studieuse et laborieuse ou ville musée, Paris la nuit, Paris dans le ciel violet des crépuscules pollués de l’été, Paris plage… Et nous le savons bien : Paris (ne) sera (pas) tou­jours (le) Paris de notre enfance comme le chantait Maurice Chevalier en 1939. Les façades encore noires de suie dans les années 1960 ont subi au fil des ans un ravalement de jouvence.

Comme par enchantement, le calcaire se découvre lumineux sous l’effet du soleil.

Vertige religieux et « océanique » des amoureux de Paris – en repre­nant l’image de Sigmund Freud dans Malaise dans la civilisation – lorsque, après avoir flâné dans les recoins de son histoire, on se met à retrouver les espaces oubliés qu’ont empruntés des millions d’hommes et de femmes, faits de chair et de sang. Les cimetières parisiens ne peuvent même pas nous relater toute la substance des multitudes de vies humaines, englouties dans les tsunamis des époques successives. Le peuple de Paris – les promeneurs, les flâneurs, les travailleurs, les ouvriers, les commerçants, les artisans, les bourgeois, les nobles, les religieux, les artistes, les étudiants qui, jour après jour, en toute sai­son, siècle après siècle, ont construit la capitale – est bien là et nous surprend lorsque l’on s’y attend le moins. Paris de toute éternité, qui a fait rêver tant de nations, reste aujourd’hui la première ville touristique au monde.

Tant d’images s’entrechoquent : le bruit des bottes durant la Deuxième guerre mondiale, les guinguettes où l’on dansait, les amou­reux qui se bécotent toujours et encore sur les bancs publics, comme le chantait Brassens, les allumeurs de réverbères, la Gay Pride, les femmes tondues, les massacres sanglants en 2015 et 2016 contre les journalistes de Charlie Hebdo, les clients de l’Hypercacher de la porte de Vincennes, les spectateurs de la salle de spectacle du Bataclan et les consommateurs dans les cafés alentour, les femmes du MLF scandant leur liberté dans les rues il y a près de cinquante ans… et celles qui continuent chaque 8 mars de nous rappeler que décidément, rien n’est jamais acquis !

Oui, Paris, plus que toute autre ville, fait partie de notre inconscient collectif. Mais cet inconscient demeure forgé par les millénaires d’une culture essentiellement masculine qui a exclu les femmes de la citoyen­neté. L’allégorie de Freud sur Rome – la Ville éternelle dans Malaise dans la civilisation – pourrait aisément être reprise pour l’élaboration d’une réflexion plus universelle sur la ville « au passé aussi riche et aussi lointain, où rien de ce qui s’est une fois produit ne se serait perdu, et où toutes les phases récentes de son développement subsisteraient encore à côté des anciennes ».

Et si cela était possible ? On pourrait alors concevoir l’évocation de la mémoire des Parisiennes et des Parisiens en toute égalité, dans un espace public paritaire, loin de toute instrumentalisation !

Trop souvent encore, l’attribution des noms de rues est motivée par des effets de mode, des émotions soudaines, voire des enjeux politiques qui ont peu à voir avec le parcours des femmes que l’on voudrait honorer. Pourquoi certains noms ont-ils été donnés dans la précipitation, par dérogation, sans avoir attendu les cinq ans requis après le décès de la personne ? Pourquoi d’autres sont-elles consacrées de leur vivant, à l’exemple de Juliette Lamber, la « Grande Française », antidreyfusarde chevronnée, à qui l’on donna un nom de rue en 1897 alors qu’elle décéda en 1936 !

Loin de nous l’idée de procéder à une épuration des noms. On peut aisément comprendre que les habitants puissent ressentir toute transformation comme une amputation. Une adresse, c’est aussi une identité !

À l’heure de la mondialisation, des nouvelles technologies, de la virtualisation des savoirs et des territoires, alors que les questions liées à l’éducation, à la transmission, au vivre ensemble sont posées au cœur de nos cités de façon de plus en plus prégnante, il semble nécessaire de réfléchir à ce que l’on désire transmettre en héritage aux générations futures lorsque l’on rend hommage à l’une plutôt qu’à une autre.

Alors que l’on assiste à des remises en question importantes des droits des femmes dans le monde et en France, que nombre de gou­vernements cherchent à les renvoyer dans l’espace du privé, que le relativisme culturel risque de nous faire régresser vers une vision archaïque des rôles masculin et féminin, que l’universalisme, si cher à notre République, est en péril, il paraît essentiel que nous continuions de construire avec une détermination redoublée les lieux de mémoire de demain. Que les Parisiennes, en tant que sujets de la ville et de l’his­toire, soient enfin dans la lumière et que l’on en finisse avec l’image de carte postale de la Parisienne objet !

Paris saura – à n’en point douter – donner toute sa mesure de Ville Lumière, gardienne de notre mémoire collective, sans exclusive, dans sa diversité bouillonnante et créatrice, afin de tracer cette utopie que nous appelons de nos vœux, pour le « bonheur d’une civilisation » éga­litaire et paritaire…

Le Paris de Malka Marcovich

 

bon-logo4

paname et moi

Il y a près de 20 ans, Malka est partie à la découverte des rues et jardins qui ont donné leurs noms à des destins de femmes. Ces plus de 300 femmes – sur un total de 6000 rues dont 4000 consacrent un destin masculin – sont entrées dans sa vie. Elles font partie non seulement de l’histoire de la ville mais de notre imaginaire collectif. Elle s’est prêtée au jeu en imaginant ce que certaines des héroïnes de Parisiennes (éditions Balland 2017) auraient pu répondre. Voici leur Paris.

Depuis quand êtes-vous à Paris ?

Saint-Geneviève : « Je suis née en 422 à Nanterre. Lorsque je me suis installée à Paris, j’ai fait bâtir la Basilique de Saint-Denis. En l’an 451, le chef de guerre Attila a voulu attaquer la ville et je suis parvenue à arrêter la débâcle. Puis lorsque les Francs nous ont assiégés j’ai empêché que la ville sombre dans la famine. » 

Votre premier souvenir à Paris ?

Les lavandières et les lingères : « C’était au cœur de Paris, autour de ce que l’on appelle aujourd’hui le trou des halles. Le roi Saint-Louis nous avait autorisées à habiter et à travailler dans ce périmètre. C’était aux abords du cimetière des Innocents qui fut détruit à la Révolution française. Nous battions, essorions, rincions le linge et le faisions sécher à tout vent, en toute saison, pliées à genoux, debout au bord du lavoir ou de la rivière. »

Paris vous le/ la définiriez comment ?

Florence Meyer Blumenthal : «Une ville passionnante, vivante, riche, d’une culture incroyable. C’est pourquoi nous avons décidé, avec mon mari Georges Blumenthal, de nous engager dès 1919 dans le mécénat, notamment pour le développement de la Sorbonne, mais aussi pour le soutien de grands artistes et écrivains français grâce à la Fondation franco-américaine pour la pensée et l’art français. Ainsi, plus de 200 artistes parisiens ont pu en bénéficier, notamment le grand écrivain Marcel Proust.

Quel est votre ou vos endroit(s) favori(s) à Paris ?

Mme la Marquise de Sévigné : « J’aime ma rue qui se trouve dans le 3ème et le 4ème arrondissement. Malheureusement, elle ne porte que mon nom mais ni mon titre ni mon prénom. Ainsi, qui sait que cette rue fut nommée à ma mémoire, moi la grande femme de lettre ? C’est comme pour la malheureuse abbesse Marguerite de Rochechouart dont le Boulevard de Rochechouart ne rend nullement hommage à l’esprit d’entreprise de notre beau sexe. C’est dans ma maison, l’hôtel Carnavalet, où se trouve aujourd’hui le musée historique de la ville de Paris que j’ai vécu près de 20 ans entre 1677 et 1696. Dans cette magnifique demeure que j’appelais « ma carnavalette », j’écrivais à ma si chère fille Françoise, ces lettres devenues si prisées qu’on en faisait des lectures dans les salons de l’époque. »

Quel est votre musée favori ?

Leonor Fini : « Lorsque l’on a donné mon nom au jardin de l’hôtel Salé où se trouve le Musée Picasso, je ne pouvais que me réjouir. J’adore ce musée, moi qui a traversé tous les courants les plus importants de la peinture du XXème siècle, traçant mon chemin envers et contre tout dans un univers souvent bien sexiste ».

Un restaurant fétiche ?

Dame Pernelle : « Avec mon époux, Nicolas Flamel, dont je partageais la passion des sciences, et notamment de  l’alchimie, nous avons tant fait pour la ville. La plus ancienne maison de Paris encore debout a été construite en 1407 par Nicolas. Elle se trouve au 51 rue de Montmorency dans le 3ème arrondissement et est aujourd’hui un restaurant très élégant qui porte son nom, « L’Auberge Nicolas Flamel ».  Alors trinquons à sa santé ! A notre santé ! »